Vendredi 25 janvier 2008
IV
La ville et le regard
Je me suis arrêtée un peu pour manger et me reposer. Je ne suis plus très loin d’Ivry maintenant, sans que je sache exactement comment je suis arrivée jusque là. J’ai marché, tourné de nombreuses
fois, j’aurai pu me perdre (qui sait, peut-être me suis-je perdue ?), mais non, finalement je suis dans la bonne direction. Mais y a-t-il vraiment une bonne direction ?
Peut-être que la finalité du parcours n’est pas d’avoir un but, d’arriver quelque part, mais simplement de nous apprendre à marcher pour percevoir la ville.
Un petit vieux, seul, est assis face à moi. Je lui souris, et il me rend mon sourire.
Enhardie, je lance :
« Bonjour.
- Bonjour, mademoiselle. »
Un silence.
« C’est gentil à vous de me parler. De nos jours, personne ne parle plus à personne. »
Un autre silence. J’assimile l’information.
« Pouvez-vous me parlez de la ville s’il-vous-plaît ? »
Je me fais l’effet du petit prince réclamant son mouton. Quelle boîte va-t-il me décrire ? Mais :
« La ville, mademoiselle, il n’y a rien à en dire. »
Et sur ce, il m’abandonne.
Je reste songeuse sur mon banc. Pourtant, moi qui essaye d’en tracer son portrait, j’en vois beaucoup, des choses à dire sur la ville. On n’épuise jamais totalement les lieux, comme en témoigne
l’expérience de Perec, puisque malgré tout son talent, l’image que je me suis faite de la place Saint-Sulpice, où se déroule son expérience, est différente de la réalité que je suis allée
constater.
Les mots ne sont pas suffisants pour exprimer l’éclatante réalité. Mais les photographies non plus, qui ne traduisent qu’un regard posé sur la ville, à un instant donné, à un endroit précis.
Une ville que j’ai peu à peu apprivoisée, qui sans que je m’en aperçoive a peu à peu rejoint les lieux qui me sont familiers. A quel moment c’est fait le basculement ? A quel moment ai-je
cessé d’être l’étrangère ?
Nous ne parvenons pas à saisir la ville en entier, nous ne parlons toujours que de fragments de ville, et en rassemblant tous ces fragments nous ne parviendrions même pas à recréer un ersatz de
ce qu’est la ville, car elle est riche de sa réalité et de tous nos désirs informulés.
Peut-être que cela justifie le fait que mes précédents travaux aient tous été effacés de mon ordinateur par des bugs. Des heures et des heures de travail, perdues pour que j’apprenne que la ville
est insaisissable, pour que je sache qu’elle refuse que je fasse son portrait.
Des projets anéantis avant de voir le jour, des affiches déchirées avant d’être imprimées, pour que je trouve une certaine humilité face à la ville, que je renonce à mes belles images et lui
offre mes mots, comme une ode à de multiples fragments.
Devoir tout recommencer plusieurs fois m’a appris la multiplicité des visions qui pourtant naissent d’une seule ville.
Je ne travaille plus sur la ville, je la traverse, et peut-être qu’elle me traverse aussi. Je suis devenue une passante.
Vous avez dit