Je suis quelqu'un d'éminement logique : j'ai fait la liste des articles que je devais publier, mais finalement j'en écris un autre...
Pour vous donner un ordre d'idées, j'aime à peu près autant Notre-Dame de Paris que Nerval... Il y a des endroits comme ça, qui vous bouleversent totalement.
Il faut savoir que la cathédrale du Moyen Âge ne ressemblait pas tellement à celle d'aujourd'hui. Celle-ci a été modifiée au cours des siècles, et notamment au XIX par l'architecte
Viollet-le-Duc, qui l'a restaurée "comme elle aurait dû être" et non comme elle était... C'est-à-dire qu'il lui a ajouté une flèche, et les gargouilles de la galerie des Chimères, ainsi que
plusieurs statues. (Ce qui vous fait dire que le dessin animé de Walt Disney, en plus de ne pas respecter l'oeuvre de Victor Hugo, ne respecte pas davantage la réalité historique).
L'avez-vous déjà visitée ?
En fait, peu importe, je vais tenter de vous la faire découvrir telle qu'elle existait autrefois...
Il faut avancer le long des quais de l'île de la Cité les yeux fermés, il est donc nécessaire d'avoir un guide. Ne pas ouvrir les yeux sur le parvis. Se dire qu'à l'origine le parvis était
beaucoup plus petit, pour ne pas dire pratiquement inexistant.
Il n'y avait pas de recul possible pour admirer la façade. Aujourd'hui, nous voyons son extérieur, dans son splendide isolement, mais à l'époque, tout était construit, disparaissait sous les
bâtiments voisins.
Il faut imaginer que l'Hôtel-Dieu s'appuyait sur l'un des côtés, de l'autre le cloître Notre-Dame, la communauté des chanoines, l'espace restant occupé par le chantier...
L'architecture gothique est une architecture de l'intérieur, dans lequel l'extérieur est relativement dédaigné, car normalement invisible. Si nous admirons aujourd'hui les silhouettes effilées
des arcs-boutants, c'est parce qu'aucun architecte ne s'est donné la peine de les masquer, puisqu'ils ne pouvaient pas être vus.
Pourquoi fermer les yeux ? Pour concevoir l'émoi de l'homme médiéval pénétrant dans une cathédrale gothique...
Tourbillon de beauté, de lumière, espace grandiose.
Le citadin du Moyen Âge vit dans un univers étriqué. Les ruelles sont tellement étroites que parfois le soleil n'y pénètre pas. Les places sont petites, les ponts sont habités, couverts de
maisons qui bloquent le regard. Nulle part, si ce n'est à la campagne, il n'a pu faire l'expérience d'un espace dégagé, simplement grand.
Nous qui vivons dans le luxe des grands boulevards, des perspectives, nous avons du mal à imaginer comment ils devaient percevoir l'espace à l'époque...
Et puis un jour, il pénètre dans la cathédrale.
Le toit est si haut qu'il se confond avec le ciel, d'ailleurs c'est peut-être bien le ciel, puisque la voûte étoilée y est reproduite... Il y a de la lumière, tant et tant de lumière, lumière
divine, sacrée, qui sanctifie celui qu'elle touche... Et des couleurs, une véritable débauche de couleurs.
Car on est très loin de l'esthétique de la pierre nue. A l'époque la pierre n'est pas nue, elle ne semble belle à personne ainsi. Elle est peinte, recouverte de couleurs, dégoulinante de
couleurs.
Aujourd'hui, à notre époque de camaïeu, de demi-teintes, nous les dirions vives, voire criardes, ces couleurs... Du bleu , du rouge, du vert, du rose, de l'or...
Mais à l'époque, c'est normal. Car la couleur n'est pas belle en elle-même, ce n'est pas cela qui importe, mais ce qu'elle symbolise...
Dans une cathédrale, tout est symbole.
Tout est porteur d'un message, tout a un sens.
Et si ce code nous paraît étrange, c'est simplement parce que nous avons changé...
Imaginez donc une cathédrale de couleurs, entièrement peinte. Même le sol est coloré, couvert de carreaux vernissés et non du damier noir et blanc qui le couvre actuellement...
A la croisée des transepts, un Labyrinthe. Le pélerin le parcourt à genoux, et c'est censé être équivalent à un pèlerinage à Jérusalem...
Ne dis-t-on pas que la cathédrale est à l'image de la Jérusalem céleste ?
Le Labyrinthe a été détruit, sans même qu'il en soit fait un relevé. Il était la transition entre l'espace profane et l'espace sacré. Car toute la cathédrale n'est pas sacrée, seul le choeur
l'est. Dans la nef, des marchands se sont installés, on y fait marché, on y conte fleurette, on s'y donne rendez-vous...
On est très loin du silence que nous associons aujourd'hui à ces lieux-là. Le religieux semble d'autant moins sacré qu'il est plus révéré. Notre respect d'aujourd'hui semble pallier au manque de
foi.
Est-ce mieux ou moins bien ? Moi qui rentre dans la catégorie de ceux qui respectent et n'ont pas cette foi-là...
Finalement, la horde de touristes qui envahit tous les jours Notre-Dame la rend de nouveau plus accessible, moins hiératique et imposante (ah oui, petite précision, elle ouvre à 7h45, et jusqu'à
huit heures et demie ou neuf heures, on est à peu près tranquille, après euh... pour la tranquillité, vous pouvez renoncer).
Il me reste tant de choses à dire... mais parfois il faut laisser parler le silence, et ne reprendre qu'après un pur moment d'émerveillement.
Vous avez dit