Il s'agit d'un texte en réponse à l'exercice 39 de la communauté écriture ludique (voir le blog de la communauté ici). La première phrase est
imposée et dix mots au moins doivent être utilisés parmi cette liste : soleil, main, regard, feuille, rideau, océan, demain, oublier,
rancoeur, soulagement, impasse, bonheur, lancinant, pourquoi, poing
Il reposa le téléphone... les larmes emplirent ses yeux... il n'y avait plus d'espoir.
Même maintenant, cela semblait irréel. Il se rendait compte que jusque-là - toutes ces années - il avait cru que ça ne finirait pas ainsi, qu'il y aurait un miracle. Que Guillaume
puisse partir, c'était tout simplement inenvisageable.
Inenvisageable.
Oh, oui, bien sûr qu'il y avait eu des alertes, des ambulances dans la nuit, sirènes hurlantes, des hospitalisations d'urgence. Mais Guillaume s'en était toujours sorti. Et peut-être
qu'inconsciemment, il avait continué à croire qu'il s'en sortirait toujours.
Cela faisait si longtemps qu'ils vivaient tous les deux avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête, qu'il en avait presque oublié que le fil pouvait se rompre. Et
maintenant, c'était trop tard.
Les larmes inondèrent son visage, il les essuya d'un geste rageur, le ventre noué, révolté par tant d'injustice. Pourquoi Guillaume, pourquoi maintenant ?
Il n'aurait jamais dû le laisser partir seul à cette fête, il aurait dû être à ses côtés quand il s'était effondré.
Il imaginait sans peine la scène, Guillaume souriant - il était toujours souriant - soudain blêmissant, le visage crispé par la douleur, puis la seconde d'après gisant sur le sol
comme une poupée désarticulée. Il entendait presque Lucie crier que tout le monde s'écarte, cherchant désespérément le numéro d'urgence entré dans son portable. Il voyait André s'approcher
de Guillaume avec une délicatesse extrême, pour éviter de lui faire mal.
La chaîne continuait à diffuser la musique - personne n'avait pensé à l'éteindre - mais plus personne ne parlait, plus personne ne songeait à s'amuser, la cire des bougies non soufflées coulait
sur le gâteau.
Il imaginait l'arrivée des gars du SAMU, Guillaume évacué sur une civière. Et puis les commentaires de ceux pour qui Guillaume n'était qu'un inconnu : "Joyeux anniversaire de mariage tout de même
Lucie et André ! Tous nos voeux de bonheur !". Et le sourire forcé de Lucie.
Il serrait les poings, maudissait ceux qui ne voyaient pas que c'était la fin du monde, que le soleil ne brillerait plus jamais si Guillaume n'était plus là pour
lui dire de briller. Il hurlait sa rage, son désespoir, espérait presque qu'un voisin viendrait l'engueuler, ne serait-ce que pour ne plus être seul. Sa voix finit par se briser.
Il tomba alors à genoux, secoué de sanglots qui n'apaisaient en rien sa rancoeur contre tous ces crétins qui étaient là eux, alors que lui n'y était pas. Comme s'il avait pu
changer les choses par sa présence.
Comme s'il n'était pas aussi impuissant que les autres.
Les livres à l'eau de rose répètent toutes les trois pages que l'amour est plus fort que tout ohoh, plus fort que la mort, mais c'était faux, mais rien n'était plus faux que cette mièvrerie
acidulée, puisque tout l'amour qu'il pouvait lui offrir ne retiendrait pas Guillaume à présent.
Et toutes ces conneries de gens qui s'en sortaient, ces sourires figés sur la couverture des magazines : "mon combat contre le cancer", "comment j'ai vaincu la leucémie", "se battre contre une
maladie grave". Comme si ceux qui mourraient ne s'étaient pas battus aussi, c'est de leur faute Madame, Monsieur, ils ne s'accrochaient pas assez à la vie. Crétins. Sombres crétins.
Comment fait-on face à une maladie contre laquelle personne ne gagne ? Contre laquelle personne n'a jamais gagné ?
Il se souvenait de la première alerte. De son soulagement à la sortie de l'hôpital. Des traits tirés de Guillaume et de son menton volontaire quand il avait déclaré avec humour :
"ne t'inquiète pas mon amour, personne n'est jamais mort du SIDA.". A strictement parler, c'était la vérité : on ne meurt pas du SIDA, on meurt de maladies qu'on n'aurait jamais attrapées
sans le SIDA.
Ce jour-là, ç'avait été une méchante grippe. Aujourd'hui, qu'est-ce que c'était ? Un rhume ? Dis Guillaume, mon aimé, tu n'es pas en train de mourir à cause d'une saleté de rhume ?!
Dis Guillaume, c'est qui le salopard irresponsable qui a osé tousser en ta présence ? Qui t'a touché de ses mains non lavées ? Qui a joué involontairement le rôle d'assassin
?
A quoi ont servi tous ces médicaments alignés sur l'étagère ? Ceux dont tu disais en chantonnant :
"Mon premier pour empêcher le VIH d'entrer dans de nouvelles cellules, mon deuxième pour empêcher que le VIH intègre son patrimoine génétique au génome du lymphocyte, mon
troisième pour empêcher que le VIH ne se reproduise et infecte d'autres cellules, mon quatrième pour améliorer mes réactions immunitaires... Et mon tout pour que je vive
demain."
Oui, sauf qu'aujourd'hui il n'y avait plus de lendemains. Oh Guillaume...
Les larmes finirent par se tarir, il les versait plus vite que son corps ne les produisait, il se retrouvait comme vidé de toute émotion sur le sol du salon. Une douleur
lancinante continuait à pulser dans ses tempes.
Et il entendait la voix douce et compatissante de l'interne en médecine : "Il est dans le coma, c'est presque une chance pour lui, car les antidouleurs sont sans effets... Il a réclamé votre
présence à son arrivée ici, venez vite si vous voulez lui dire adieu..."
" Combien de temps ?"
" Quelques heures, peut-être un ou deux jours, pas davantage... Je suis désolé."
Oui, c'est sans doute vrai, désolé. Désolé. C'est ce qu'on dit dans ces cas-là.
Guillaume, mon amour, sache que je n'ai jamais aimé un autre homme comme je t'ai aimé toi. Que j'aurais voulu que la loi change pour que nous puissions nous marier. Que j'aurais voulu que nous
adoptions un enfant ensemble. Presque égoïstement, pour avoir quelqu'un à consoler aujourd'hui. Pour avoir quelqu'un pour qui être fort.
Mais je suis seul désormais, et je regrette presque ta prudence, toutes ces années. J'aurais voulu mourir avec toi.
Oh mon amour...
Pour en savoir plus : Sida, info, service. Protégez-vous !
Je remercie SaT pour m'avoir gentiment offert le dessin qui me sert d'avatar. Drôlement sympa, vous ne trouvez pas ? (c'est lui qui dessine La République des Fourmis ).
Je remercie aussi Padidu qui est en train de me fabriquer une bannière. Et C_kissa qui m'as aidée pour mon fond.
(Voir mon Atelier... )
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