Deuxième partie de l'exercice
28 d'écriture ludique. Ce texte fait le pendant d'
Overdose, mais peut être lu indépendemment.
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Le réveil a sonné à six heures, comme tous les matins. Et, comme tous les matins, j’ai étendu un bras ensommeillé pour éteindre ce fichu appareil.
J’aurai voulu être capable de me rendormir, mais comme toujours, il ne s’était pas écoulé dix secondes avant que je ne me sente coupable et que j’entreprenne de me lever.
J’envie presque ces gens capables de décider de rester au lit et d’ignorer leurs obligations. Capables de préserver, quelques secondes, quelques minutes, leurs rêves. De repousser les
brumes du réveil.
Moi, je n’y arrive pas. Je maudis la
cruauté tranquille de cet appareil sans
âme, j'ai envie de l'envoyer se briser contre le mur. Puis revient le sens du devoir, j’ai un boulot,
des engagements, je dois les remplir. Je ne sais pas m’en extraire, et pourtant, c’est à chaque fois un peu plus difficile.
Comme d’habitude, une fois la décision prise, j’ai voulu aller trop vite. Il a fallu que je m’appuie au mur le temps que passe mon
vertige. J’ai avancé jusqu’à la cuisine presque
automatiquement, et j’ai mis mon café au micro-ondes. Je le prépare la veille au soir, pour être tranquille le matin. Merci Pavlov, tu ne sais pas ce que je te dois.
A six heures, la cité est presque endormie. Les travailleurs commencent à se lever, certains sont déjà partis, et les « oiseaux de nuit » se sont repliés. Les tours semblent pâles dans
la lumière matinale. L’ambiance est lourde. L’œil du cyclone. Le calme avant la tempête.
Le bâtiment B, en face de chez moi, a été
dévasté par un incendie au troisième étage. Les fumées ont laissé leurs traces sur le béton brut.
Je n’aime pas regarder par ma fenêtre pour voir celles d’en face murées par les parpaings. C’est censé empêcher les squatteurs de s’installer dans les appartements désertés, le but final étant de
vider entièrement la tour pour pouvoir la démolir. Et en reconstruire une nouvelle bien sûr. J’ai vu les projets, ça n’a pas l’air trop mal. De toute façon, c’est difficile de faire pire.
Quoique, à l’origine, dans l’esprit de son architecte, la cité devait être belle. Entièrement recouverte de verdure. Sauf que les plantes n’ont pas tenu, et que les jardinières servent désormais
d’espace de stockage de moteurs, pneu, radios… Et nous restons dans un décor digne d'un bunker de la côte Atlantique.
Les choses traînent en longueur, ils n’arrivent pas à reloger les familles ailleurs. Elles s’accrochent à leurs logements, aux cloisons de carton qui n’isolent pas du
vacarme du voisin,
aux ascenseurs taggués qui fonctionnent uniquement quand ils le souhaitent (et qui peut comprendre la psychologie d’un ascenseur ?).
Les autres, dans leurs bureaux, ils rétorquent que les gens d’ici sont des crétins, avec une psychologie presque
animale, une race autre,
barbare, pas vraiment
humaine, qui
se complaît dans la
destruction.
Moi, je sais simplement que la majorité de ces familles-là ne pourraient pas payer le loyer d’un logement neuf.
La sonnerie du micro-ondes a retenti, me sortant de ma torpeur. J’ai bu le café chaud à petites gorgées.
Je ne sais pas ce que j’ai ce matin. Depuis quelques temps, le monde semble s’être couvert d’un nuage grisâtre, anonyme. Le quotidien m’étouffe. Je pose la tasse vide sur l’évier. Je prend un
verre d'eau et je laisse fondre la
poudre censée me délivrer de mon habituel mal de
crâne.
Bien sûr, c'est sans effet ou presque. Mais j'ai pris l'habitude.
L'eau de la douche est froide, ça aussi c'est habituel.
Je jette un coup d'oeil à ma montre, posée sur le rebord du lavabo. A cette heure-ci, ça devrait être bon, le bus passera. Pas la peine d'aller à pied jusqu'à la station suivante.
Le matin, en général, il n'y a pas trop de problèmes. C'est le soir, dès que la nuit menace de tomber, que les bus ne s'arrêtent plus dans la cité. Ils font des détours pour éviter notre
station.
Et les habitants grognent, et le chauffeur répond qu'il a ses ordres...
Une fois, un collectif d'habitants est allé voir le responsable. Qui nous a répondu textuellement : « je sais quand un bus rentre dans la cité, je ne sais pas quand il en sortira ».
Comme un coup de poing dans le ventre. Une franchise brutale et tellement blessante. Une envie
meurtrière d'éteindre cette lueur méprisante dans son regard. Et une envie d'
implorer,
de rétorquer qu'en prenant cette décision, ce sont tous les gens honnêtes qui deviennent des
victimes.
Mais quelque chose nous a retenu. La fierté sans doute.
L'envie féroce de ne pas se laisser abattre.
Et puis après, les gens d'ailleurs ils tentent de nous expliquer que nous ne sommes pas des citoyens de seconde zone. J'ai presque envie de leur cracher à la figure que s'ils éprouvent le besoin
de le rappeler, c'est que ce n'est plus une évidence.
La porte de l'appartement claque derrière moi. Je ferme à clef, la clef dans la poche du blouson.
Les couloirs sont vides.
Je descend l'escalier quatre à quatre.
La voisine du rez-de-chaussée sort ses poubelles. Nous nous saluons au passage.
Le ciel blanc et neutre semble indifférent.
J'allonge le pas en passant devant le parking condamné.
Je sais pourquoi je déprime ce matin.
C'est ici qu'on a retrouvé, hier, le
cadavre de la junkie.
Vous avez dit