Promenades et souvenirs III Une société chantante

Publié le par Gérard de Nerval

Ce que le concierge m’a fait voir avec le plus d’amour, est une série de petites loges qu’on appelle les cellules, où couchent quelques militaires du pénitencier. Ce sont de véritables boudoirs ornés de peintures à fresque représentant des paysages. Le lit se compose d’un matelas de crin soutenu par des élastiques ; le tout très propre et très coquet, comme une cabine d’officier de vaisseau.

Seulement, le jour y manque, comme dans la chambre qu’on m’offrait à Paris, et l’on ne pourrait pas y demeurer ayant un état pour lequel il faudrait du jour. « – J’aimerais, dis-je au sergent, une chambre moins bien décorée et plus près des fenêtres. – Quand on se lève avant le jour, c’est bien indifférent ! me répondit-il. » je trouvai cette observation de la plus grande justesse.

En repassant par le corps de garde, je n’eus qu’à remercier le commandant de sa politesse, et le sergent ne voulut accepter aucune buona mano.

Mon idée de souscription anglaise me trottait dans la tête, et j’étais bien aise d’en essayer l’effet sur des habitants de la ville ; de sorte qu’allant dîner au pavillon de Henri IV, d’où l’on jouit de la plus admirable vue qui soit en France, dans un kiosque ouvert sur un panorama de dix lieues, j’en fis part à trois Anglais et à une Anglaise, qui en furent émerveillés, et trouvèrent ce plan très conforme à leurs ides nationales. – Saint-Germain a cela de particulier, que tout le monde s’y connaît, qu’on y parle haut dans les établissements publics, et que l’on peut même s’y entretenir avec des dames anglaises sans leur être présenté. On s’ennuierait tellement sans cela ! Puis c’est une population à part, classée, il est vrai, selon les conditions, mais entièrement locale.

Il est très rare qu’un habitant de Saint-Germain vienne à Paris ; certains d’entre eux ne font pas ce voyage une fois en dix ans. Les familles étrangères vivent aussi là entre elles avec la familiarité qui existe dans les villes d’eaux. Et ce n’est pas l’eau, c’est l’air pur que l’on vient chercher à Saint-Germain. Il y a des maisons de santé charmantes, habitées par des gens très bien portants, mais fatigués du bourdonnement et du mouvement insensés de la capitale. La garnison, qui tait autrefois de gardes du corps, et qui est aujourd’hui de cuirassiers de la garde, n’est pas étrangère peut-être la résidence de quelques jeunes beautés, filles ou veuves, qu’on rencontre à cheval ou à âne sur la route des Loges ou du château du Val. Le soir, les boutiques s’éclairent rue de Paris et rue au Pain ; on cause d’abord sur la porte, on rit, on chante même. – L’accent des voix est fort distinct de celui de Paris ; les jeunes filles ont la voix pure et bien timbrée, comme dans les pays de montagnes. En passant dans la rue de l’Église, j’entendis chanter au fond d’un petit café. J’y voyais entrer beaucoup de monde et surtout des femmes. En traversant la boutique, je me trouvai dans une grande salle toute pavoise de drapeaux et de guirlandes avec les insignes maçonniques et les inscriptions d’usage. – J’ai fait partie autrefois des Joyeux et des Bergers de Syracuse ; je n’étais donc pas embarrassé de me présenter.

Le bureau était majestueusement établi sous un dais orné de draperies tricolores, et le président me fit le salut cordial qui se doit à un visiteur. Je me rappellerai toujours qu’aux Bergers de Syracuse, on ouvrait généralement la séance par ce toast : « Aux Polonais !… et à ces dames ! » Aujourd’hui, les Polonais sont un peu oubliés. – Du reste, j’ai entendu de fort jolies chansons dans cette réunion, mais surtout des voix de femmes ravissantes. Le Conservatoire n’a pas terni l’éclat de ces intonations pures et naturelles, de ces trilles empruntés au chant du rossignol ou du merle, ou n’a pas faussé avec les leçons du solfège ces gosiers si frais et si riches en mélodie. Comment se fait-il que ces femmes chantent si juste ? Et pourtant tout musicien de profession pourrait dire chacune d’elles : « Vous ne savez pas chanter. » Rien n’est amusant comme les chansons que les jeunes filles composent elles-mêmes, et qui font, en général, allusion aux trahisons des amoureux ou aux caprices de l’autre sexe. Quelquefois, il y a des traits de raillerie locale qui échappent au visiteur étranger. Souvent un jeune homme et une jeune fille se répondent comme Daphnis et Chloé, comme Myrtil et Sylvie. En m’attachant à cette pensée, je me suis trouvé tout ému, tout attendri, comme à un souvenir de la jeunesse… C’est qu’il y a un âge – âge critique, comme on le dit, pour les femmes, – où les souvenirs renaissent si vivement, où certains dessins oubliés reparaissent sous la trame froissée de la vie ! On n’est pas assez vieux pour ne plus songer à l’amour, on n’est plus assez jeune pour penser toujours à plaire. – Cette phrase, je l’avoue, est un peu Directoire. Ce qui l’amène sous ma plume, c’est que j’ai entendu un ancien jeune homme qui, ayant décroché du mur une guitare, exécuta admirablement la vieille romance de Garat :

 
Plaisir d’amour ne dure qu’un moment
Chagrin d’amour dure toute la vie !

 

Il avait les cheveux frisés à l’incroyable, une cravate blanche, une épingle de diamant sur son jabot, et des bagues à lacs d’amour. Ses mains étaient blanches et fines comme celles d’une jolie femme. Et, si j’avais été femme, je l’aurais aimé, malgré son âge ; car sa voix allait au cœur.

Ce brave homme m’a rappelé mon père, qui, jeune encore, chantait avec goût des airs italiens, à son retour de Pologne. Il y avait perdu sa femme, et ne pouvait s’empêcher de pleurer, en s’accompagnant de la guitare, aux paroles d’une romance qu’elle avait aimée, et dont j’ai toujours retenu ce passage :

 
Mamma mia, medicate
Questa piaga, per pietà !
Melicerto fu l’arciero
Perchè pace in cor non ho !

 

Malheureusement, la guitare est aujourd’hui vaincue par le piano, ainsi que la harpe ; ce sont là des galanteries et des grâces d’un autre temps. Il faut aller à Saint-Germain pour retrouver, dans le petit monde paisible encore, les charmes effacés de la société d’autrefois.

Je suis sorti par un beau clair de lune, m’imaginant vivre en 1827, époque où j’ai quelque temps habité Saint-Germain. Parmi les jeunes filles présentes à cette petite fête, j’avais reconnu des yeux accentués, des traits réguliers, et, pour ainsi dire, classiques, des intonations particulières au pays, qui me faisaient rêver à des cousines, à des amies de cette époque, comme si dans un autre monde j’avais retrouvé mes premières amours. Je parcourais au clair de lune ces rues et ces promenades endormies. J’admirais les profils majestueux du château, j’allais respirer l’odeur des arbres presque effeuillés la lisière de la forêt, je goûtais mieux cette heure l’architecture de l’église, où repose l’épouse de Jacques II, et qui semble un temple romain.

Vers minuit, j’allai frapper à la porte d’un hôtel où je couchais souvent, il y a quelques années. Impossible d’éveiller personne. Des bœufs défilaient silencieusement, et leurs conducteurs ne purent me renseigner sur les moyens de passer la nuit. En revenant sur la place du Marché, je demandai au factionnaire s’il connaissait un hôtel où l’on pût recevoir un Parisien relativement attardé. – « Entrez au poste, on vous dira cela », me répondit-il.

Dans le poste, je rencontrai de jeunes militaires qui me dirent : – « C’est bien difficile ! On se couche ici à dix heures ; mais chauffez-vous un instant. » On jeta du bois dans le poêle ; je me mis à causer de l’Afrique et de l’Asie. Cela les intéressait tellement, que l’on réveillait pour m’écouter ceux qui s’étaient endormis. Je me vis conduit à chanter des chansons arabes et grecques, car la société chantante m’avait mis dans cette disposition. Vers deux heures, un des soldats me dit : – « Vous avez bien couché sous la tente… Si vous voulez, prenez place sur le lit de camp. » On me fit un traversin avec un sac de munition, je m’enveloppai de mon manteau, et je m’apprêtais à dormir quand le sergent rentra et dit : – « Où est-ce qu’ils ont encore ramassé cet homme-là ? – C’est un homme qui parle assez bien, dit un des fusiliers ; il a été en Afrique.

– S’il a été en Afrique, c’est différent, dit le sergent ; mais on admet quelquefois ici des individus qu’on ne connaît pas ; c’est imprudent… Ils pourraient enlever quelque chose !

– Ce ne serait pas les matelas, toujours ! murmurai-je.

– Ne faites pas attention, me dit l’un des soldats : c’est son caractère ; et puis il vient de recevoir une politesse… ça le rend grognon. »

J’ai dormi fort bien jusqu’au point du jour ; et, remerciant ces braves soldats ainsi que le sergent, tout à fait radouci, je m’en allai faire un tour vers les coteaux de Mareil pour admirer les splendeurs du soleil levant.

Je le disais tout à l’heure, – mes jeunes années me reviennent, – et l’aspect des lieux aimés rappelle en moi le sentiment des choses passées. Saint-Germain, Senlis et Dammartin, sont les trois villes qui, non loin de Paris, correspondent à mes souvenirs les plus chers. La mémoire de vieux parents morts se rattache mélancoliquement à la pensée de plusieurs jeunes filles dont l’amour m’a fait poète, ou dont les dédains m’ont fait parfois ironique et songeur.

J’ai appris le style en écrivant des lettres de tendresse ou d’amitié, et, quand je relis celles qui ont été conservées, j’y retrouve fortement tracée l’empreinte de mes lectures d’alors, surtout de Diderot, de Rousseau et de Sénancourt. Ce que je viens de dire expliquera le sentiment dans lequel ont été écrites les pages suivantes. Je m’étais repris à aimer Saint-Germain par ces derniers beaux jours d’automne. Je m’établis à l’Ange Gardien, et, dans les intervalles de mes promenades, j’ai tracé quelques souvenirs que je n’ose intituler Mémoires, et qui seraient plutôt conçus selon le plan des promenades solitaires de Jean-Jacques. Je les terminerai dans le pays même où j’ai été élevé, et où il est mort.

 

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