l'Élue

Publié le par Harmonie

Serais-tu capable de saisir le souffle vif de l’un d’entre eux, de le fixer sur la peau fragile du papier tout en lui laissant l’absolue liberté de sa nature ?

Tu commets une erreur, toi, entre tous, à les considérer comme tiens. En vérité, ils existent, ils choisissent tes pensées, ta main, ta plume pour transcrire leur réalité. Tu te considères comme leur maîtresse, à vouloir régenter leur vie, à décider avec l’autorité inique et brutale des apprentis despotes, à vouloir plier leur nature selon tes volontés. Mais tu échoueras toujours, car ils sont incommensurablement plus faibles que toi, et cette faiblesse fait leur force.

 

Mais cela, bien sûr, tu n’y crois pas. Tu tires réconfort de ta matérialité ; si ton crayon ne se pose pas sur la feuille, eux n’en ont aucune. N’est-ce-pas ? Pardonne-moi si les commissures de mes lèvres se soulèvent en un sourire moqueur. Tu sais bien, pourtant, que là n’est pas le principal. Car ils ont pris possession de ton esprit, et désormais rien ne te libérera plus. Ils se glisseront dans l’infime interstice entre tes pensées, tu verras apparaître leurs visages dans les brumes des limites de ta vision, tu entendras les échos fantomatiques de leurs rires dans les voix inconnues.

 

Et tu te crois la maîtresse ? Ha ! Comme un maître et ses esclaves, oui ! Mais tu oublies que tu dépends d’eux au moins autant qu’eux ne dépendent de toi. Cela te choque ? Tu crois que je mens ? Après tout, si tu ne fais rien, ils disparaîtront, quand toi, toi !, tu seras encore là. C’est vrai. Mais je n’ai pas menti. Parviendrais-tu à te libérer d’eux ?

Tu tentes d’imaginer ce que serait une vie sans leur présence continuelle. Je vois l’effroi qui te saisit à cette idée, je vois ta peur. Tu ne parviens même pas à l’imaginer. Cela va à l’encontre de tes instincts les plus primaires. Tu crains cette vie de solitude. Tu aurais besoin que d’autres êtres humains t’entourent, que leurs voix répondent à la tienne, que leurs mains s’entremêlent aux tiennes. Mais, déjà, tu sais que ce sera différent. Et cet adjectif que l’on t’a si souvent attribué, à tort, tu trembles d’en connaître véritablement le sens. Songe à ce que seraient tes nuits d’insomnie, sans personne à tes côtés…

Tu en as peur, je le sais bien. Rien que de l’imaginer, cela t’effraye. Après tout, là a toujours résidé le problème, n’est-ce-pas ? Ta capacité à imaginer

 

Bien. Je vois que nous nous comprenons. Au moins tu as admis ta dépendance à leur égard. C’est comme une maladie qui te ronge, et peut-être qu’elle te tuera un jour, mais tu n’as plus la possibilité de guérir, tu refuses de toute ton âme cette possibilité, parce que si tu cessais d’être malade, tu cesserais d’être. C’est devenu ta raison d’être, tu as des yeux pour voir les décors où ils se poseront un jour, des oreilles pour entendre les musiques sur lesquelles ils danseront. Que serais-tu, si tu n’étais leur réceptacle ? Que serais-tu si tu vivais pour toi seule et non pour eux ?...

 

Qui est le maître à présent, dis-moi ? Au fond, tu as toujours su que tu étais leur. Et quand tu songes qu’ils sont tiens, c’est avec la jalousie craintive et émerveillée de l’enfant amoureux qui s’angoisse à l’idée qu’à partager sa lumière, elle risque de s’éteindre.

Tu as l’impression, lorsque tu cèdes enfin à ta nature, lorsque tes digues se brisent et que ton sang suinte à gros bouillons d’un noir d’encre avec toute l’impétuosité des rivières en crue, que c’est ton âme même qui s’arrache par morceaux, écartelée entre tes doigts.

Et tu crains le regard des autres sur tes plaies à vif. Tu crains ces mains étrangères qui pourraient se refermer sur ton cœur pour le broyer. Tu crains ces yeux inquisiteurs auxquels se dévoilent soudain les recoins les plus secrets de toi-même, ceux dont tu détournes le regard, par pudeur, les abysses ténébreux dont tu préfères oublier l’existence. Mais eux savent ce que tu ignores et que tu refuses de savoir. Ils te connaissent de manière plus approfondie que toi-même, car ils ne détournent pas leurs yeux de ta noirceur la plus profonde. Ils s’en nourrissent et en vivent autant qu’ils vivent de ta lueur. Tu l’as accepté, parce que tu ne peux rien leur refuser, ou presque…

Mais lorsque leurs vives flammes s’embrasent pour un autre, lorsque tu les livres enfin, tu sais que tu te livres toi-même avec eux, ou du moins une partie de toi, ton morceau d’âme qui s’éclabousse en de multiples taches dénuées de sens.

 

Et en vérité, c’est cela que tu attends, et cela que tu crains. Et l’espérance te gonfle le cœur à l’idée de cette intimité offerte. Qui sait ? peut-être quelqu’un parviendra-t-il à percer la réalité de ton être. Alors tu ne serais plus jamais seule. Mais cela nécessite ta mise à nu, et combien frêle est l’espoir ! En vérité tu y vas comme l’agneau au sacrifice, bouc émissaire chargé de toutes les fautes et pourtant innocent.

Et si quelqu’un partageait ton fardeau ? Si par la grâce de ton don quelqu’un les découvrait ? Ils cesseraient d’être à toi, mais ils n’ont jamais été à toi. Et peut-être en serais-tu soulagée, si d’autres les accueillaient aussi. D’autres qui auraient librement choisi de les accueillir alors qu’eux ont décidé de te choisir toi.

 

Et tes yeux brillent et d’un seul coup tu veux partager ta lumière, la démultiplier, tu veux que l’offrande qui t’a été donnée soit offerte à son tour. Tu veux, même si cela se nourrit de toutes les fibres de ton corps, même si cela fera son nectar des fils enchevêtrés et poisseux de songes de tes pensées.

Tu envies ces autres à qui tu t’offriras, prostituée éternellement vierge tant qu’un œil innocent se posera sur eux à travers toi. Tu les envies, eux qui auront leur présence sans avoir à transcrire et à donner. Mais maintenant tu souhaites partager leur débauche, transmettre la maladie qui te ronge ; et peut-être ne les rongera-t-elle pas, mais si l’un d’entre eux, un seul d’entre eux, a envie et besoin de transmettre à son tour, alors rien de tout cela n’aura été vain.

 

Et même s’ils ne transmettent pas, même s’ils se contentent de les recevoir, sans les offrir par la suite, cela n’aura pas été vain. Car tu auras accompli ton devoir envers eux, et c’est pour cela qu’ils t’avaient choisie, c’est pour cela, et pour cela seul, que tu jouis de leur confiance. Ils ont foi en toi, ils te croient capable de les comprendre, de les aimer, sans les juger, ou alors en les aimant malgré tes jugements, et de retranscrire cela, de leur offrir l’existence dont ils rêvent et ont besoin.

Et tu as peur de cette confiance, et tu t’en sens indigne, et tu te hais de ne pas parvenir à en être digne, et tu les hais aussi, un peu, de t’en demander tant.

Mais tu sais que tu ne peux pas ne pas le faire, parce que ce serait comme te crever les yeux, comme fermer volontairement les fers à tes poignets, t’emprisonner dans la plus sûre des geôles, celle que l’on se construit soi-même. Ce serait plus facile, pourtant, si tu pouvais y renoncer, si tu oubliais leur foi fragile, mais ce serait les perdre, et tu as admis que tu ne pouvais vivre sans eux.

Alors il ne te reste plus que l’espoir et le travail sans cesse renouvelé, les univers qui vivent de toi, ton souffle comme vent et ta chair comme terre infinie. Et tu vibres de leur désir d’être et ton propre désir d’être s’effilocherait s’il n’était alimenté par leurs volontés conjointes.

 

Tu te heurtes à ton incapacité, à tes maladresses, à tes erreurs grossières et inacceptables à tes propres yeux ; tu en oublies que si tu as des failles, et il est certain que tu en as, c’est pour que leur lueur t’illumine et te traverse. Il te faut apprendre à échouer, admettre que tu n’es pas celle qu’il leur faut, que tu n’en as pas le talent, pas le don, mais c’est toi qu’ils ont choisie, entre tous, et maintenant c’est trop tard, tu ne peux plus reculer. Parce que si tu ne le fais pas tu les trahirais, et tu ne survivrais pas à cette trahison.

 

Et maintenant que tu as compris qu’il n’y a pas d’autre choix, pas d’autre voie, et que tu seras seule à souffrir de cet échec si tu ne t’y soumets pas, prends ta plume et écrit-les.

Commenter cet article

Ut 13/09/2009 22:11

Partage solitaire; âme à âme; mot à mot.Magnifique!

Chris 10/09/2009 18:04

Très splendide texte .....En retard , ce com ? Sait - on jamais