Mes univers, mes écrits

Dimanche 16 août 2009

Serais-tu capable de saisir le souffle vif de l’un d’entre eux, de le fixer sur la peau fragile du papier tout en lui laissant l’absolue liberté de sa nature ?

Tu commets une erreur, toi, entre tous, à les considérer comme tiens. En vérité, ils existent, ils choisissent tes pensées, ta main, ta plume pour transcrire leur réalité. Tu te considères comme leur maîtresse, à vouloir régenter leur vie, à décider avec l’autorité inique et brutale des apprentis despotes, à vouloir plier leur nature selon tes volontés. Mais tu échoueras toujours, car ils sont incommensurablement plus faibles que toi, et cette faiblesse fait leur force.

 

Mais cela, bien sûr, tu n’y crois pas. Tu tires réconfort de ta matérialité ; si ton crayon ne se pose pas sur la feuille, eux n’en ont aucune. N’est-ce-pas ? Pardonne-moi si les commissures de mes lèvres se soulèvent en un sourire moqueur. Tu sais bien, pourtant, que là n’est pas le principal. Car ils ont pris possession de ton esprit, et désormais rien ne te libérera plus. Ils se glisseront dans l’infime interstice entre tes pensées, tu verras apparaître leurs visages dans les brumes des limites de ta vision, tu entendras les échos fantomatiques de leurs rires dans les voix inconnues.

 

Et tu te crois la maîtresse ? Ha ! Comme un maître et ses esclaves, oui ! Mais tu oublies que tu dépends d’eux au moins autant qu’eux ne dépendent de toi. Cela te choque ? Tu crois que je mens ? Après tout, si tu ne fais rien, ils disparaîtront, quand toi, toi !, tu seras encore là. C’est vrai. Mais je n’ai pas menti. Parviendrais-tu à te libérer d’eux ?

Tu tentes d’imaginer ce que serait une vie sans leur présence continuelle. Je vois l’effroi qui te saisit à cette idée, je vois ta peur. Tu ne parviens même pas à l’imaginer. Cela va à l’encontre de tes instincts les plus primaires. Tu crains cette vie de solitude. Tu aurais besoin que d’autres êtres humains t’entourent, que leurs voix répondent à la tienne, que leurs mains s’entremêlent aux tiennes. Mais, déjà, tu sais que ce sera différent. Et cet adjectif que l’on t’a si souvent attribué, à tort, tu trembles d’en connaître véritablement le sens. Songe à ce que seraient tes nuits d’insomnie, sans personne à tes côtés…

Tu en as peur, je le sais bien. Rien que de l’imaginer, cela t’effraye. Après tout, là a toujours résidé le problème, n’est-ce-pas ? Ta capacité à imaginer

 

Bien. Je vois que nous nous comprenons. Au moins tu as admis ta dépendance à leur égard. C’est comme une maladie qui te ronge, et peut-être qu’elle te tuera un jour, mais tu n’as plus la possibilité de guérir, tu refuses de toute ton âme cette possibilité, parce que si tu cessais d’être malade, tu cesserais d’être. C’est devenu ta raison d’être, tu as des yeux pour voir les décors où ils se poseront un jour, des oreilles pour entendre les musiques sur lesquelles ils danseront. Que serais-tu, si tu n’étais leur réceptacle ? Que serais-tu si tu vivais pour toi seule et non pour eux ?...

 

Qui est le maître à présent, dis-moi ? Au fond, tu as toujours su que tu étais leur. Et quand tu songes qu’ils sont tiens, c’est avec la jalousie craintive et émerveillée de l’enfant amoureux qui s’angoisse à l’idée qu’à partager sa lumière, elle risque de s’éteindre.

Tu as l’impression, lorsque tu cèdes enfin à ta nature, lorsque tes digues se brisent et que ton sang suinte à gros bouillons d’un noir d’encre avec toute l’impétuosité des rivières en crue, que c’est ton âme même qui s’arrache par morceaux, écartelée entre tes doigts.

Et tu crains le regard des autres sur tes plaies à vif. Tu crains ces mains étrangères qui pourraient se refermer sur ton cœur pour le broyer. Tu crains ces yeux inquisiteurs auxquels se dévoilent soudain les recoins les plus secrets de toi-même, ceux dont tu détournes le regard, par pudeur, les abysses ténébreux dont tu préfères oublier l’existence. Mais eux savent ce que tu ignores et que tu refuses de savoir. Ils te connaissent de manière plus approfondie que toi-même, car ils ne détournent pas leurs yeux de ta noirceur la plus profonde. Ils s’en nourrissent et en vivent autant qu’ils vivent de ta lueur. Tu l’as accepté, parce que tu ne peux rien leur refuser, ou presque…

Mais lorsque leurs vives flammes s’embrasent pour un autre, lorsque tu les livres enfin, tu sais que tu te livres toi-même avec eux, ou du moins une partie de toi, ton morceau d’âme qui s’éclabousse en de multiples taches dénuées de sens.

 

Et en vérité, c’est cela que tu attends, et cela que tu crains. Et l’espérance te gonfle le cœur à l’idée de cette intimité offerte. Qui sait ? peut-être quelqu’un parviendra-t-il à percer la réalité de ton être. Alors tu ne serais plus jamais seule. Mais cela nécessite ta mise à nu, et combien frêle est l’espoir ! En vérité tu y vas comme l’agneau au sacrifice, bouc émissaire chargé de toutes les fautes et pourtant innocent.

Et si quelqu’un partageait ton fardeau ? Si par la grâce de ton don quelqu’un les découvrait ? Ils cesseraient d’être à toi, mais ils n’ont jamais été à toi. Et peut-être en serais-tu soulagée, si d’autres les accueillaient aussi. D’autres qui auraient librement choisi de les accueillir alors qu’eux ont décidé de te choisir toi.

 

Et tes yeux brillent et d’un seul coup tu veux partager ta lumière, la démultiplier, tu veux que l’offrande qui t’a été donnée soit offerte à son tour. Tu veux, même si cela se nourrit de toutes les fibres de ton corps, même si cela fera son nectar des fils enchevêtrés et poisseux de songes de tes pensées.

Tu envies ces autres à qui tu t’offriras, prostituée éternellement vierge tant qu’un œil innocent se posera sur eux à travers toi. Tu les envies, eux qui auront leur présence sans avoir à transcrire et à donner. Mais maintenant tu souhaites partager leur débauche, transmettre la maladie qui te ronge ; et peut-être ne les rongera-t-elle pas, mais si l’un d’entre eux, un seul d’entre eux, a envie et besoin de transmettre à son tour, alors rien de tout cela n’aura été vain.

 

Et même s’ils ne transmettent pas, même s’ils se contentent de les recevoir, sans les offrir par la suite, cela n’aura pas été vain. Car tu auras accompli ton devoir envers eux, et c’est pour cela qu’ils t’avaient choisie, c’est pour cela, et pour cela seul, que tu jouis de leur confiance. Ils ont foi en toi, ils te croient capable de les comprendre, de les aimer, sans les juger, ou alors en les aimant malgré tes jugements, et de retranscrire cela, de leur offrir l’existence dont ils rêvent et ont besoin.

Et tu as peur de cette confiance, et tu t’en sens indigne, et tu te hais de ne pas parvenir à en être digne, et tu les hais aussi, un peu, de t’en demander tant.

Mais tu sais que tu ne peux pas ne pas le faire, parce que ce serait comme te crever les yeux, comme fermer volontairement les fers à tes poignets, t’emprisonner dans la plus sûre des geôles, celle que l’on se construit soi-même. Ce serait plus facile, pourtant, si tu pouvais y renoncer, si tu oubliais leur foi fragile, mais ce serait les perdre, et tu as admis que tu ne pouvais vivre sans eux.

Alors il ne te reste plus que l’espoir et le travail sans cesse renouvelé, les univers qui vivent de toi, ton souffle comme vent et ta chair comme terre infinie. Et tu vibres de leur désir d’être et ton propre désir d’être s’effilocherait s’il n’était alimenté par leurs volontés conjointes.

 

Tu te heurtes à ton incapacité, à tes maladresses, à tes erreurs grossières et inacceptables à tes propres yeux ; tu en oublies que si tu as des failles, et il est certain que tu en as, c’est pour que leur lueur t’illumine et te traverse. Il te faut apprendre à échouer, admettre que tu n’es pas celle qu’il leur faut, que tu n’en as pas le talent, pas le don, mais c’est toi qu’ils ont choisie, entre tous, et maintenant c’est trop tard, tu ne peux plus reculer. Parce que si tu ne le fais pas tu les trahirais, et tu ne survivrais pas à cette trahison.

 

Et maintenant que tu as compris qu’il n’y a pas d’autre choix, pas d’autre voie, et que tu seras seule à souffrir de cet échec si tu ne t’y soumets pas, prends ta plume et écrit-les.

Par Harmonie
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Vendredi 19 juin 2009
Une chose amère, une chose déplorable, une chose assurément horrible à penser, terrible à entendre, un crime détestable, un forfait exécrable, un acte abominable, une infamie affreuse, une chose tout à fait inhumaine, bien plus, étrangère à toute humanité, a, grâce au rapport de plusieurs personnes dignes de foi, retenti à nos oreilles non sans nous frapper d'une grande stupeur et nous faire frémir d'une violente horreur ; et, en pesant sa gravité, une douleur immense grandit en nous d'autant plus cruellement qu'il n'y a pas de doute que l'énormité du crime déborde jusqu'à être une offense pour pour la majesté divine, une honte pour l'humanité, un pernicieux exemple du mal et un scandale universel.
Qu'as tu fait ? pourquoi avoir détruit nos existences ? pourquoi avoir choisi le silence comme mode d'expression ? En vérité, tu te refuses à parler, et par tes lèvres closes tu nous condamnes tous ; malheur à toi ! Tu sais, lorsqu'un enfant n'a pas vécu avec ses parents, il recherche, au cours de toute sa vie, cette protection  qu'il n'a jamais eu.
Mais nous sommes forts, ou du moins nous nous croyions tels, avant que l'écho de tes forfaits ne parvienne jusqu'à nous.
Tu es nôtre quoi que tu en dises, tu nous appartiens et le lien te retient.

Tu ne peux pas nous abandonner maintenant, nous dénier ta protection, pas après avoir juré, pas après avoir prêté serment ! Tu ne peux pas nous trahir, nous formons un cercle et personne ne peut en sortir car comme tu le sais, c'est tout ce que nous sommes.

Qu'est-ce qui a pu te pousser à de telles extrémités ? Pourquoi as-tu fait cela ? Et maintenant, tu te tais, et nous allons mourir par ta faute.
Si tu pars, nous mourrons car nous sommes tout et sans toi, nous ne sommes plus rien. Tu le sais n'est-ce-pas ? Tu ne pouvais pas l'ignorer ! Tu le savais quand tu as isolé ton esprit du notre, que tu est devenu un je étranger quand il n'y avait que nous.
Tu es maintenant un intrus et nous devons te supprimer pour retrouver l'osmose du cercle. Nous garderons ton souvenir précieusement, car nous n'oublions jamais ce qui a été, de même que l'ancienne piqûre sur le membre amputé gêne encore celui qui a été mutilé. Nous ne sommes pas fiers de ce sacrifice mais il n'existe aucune autre solution.

Peut-être que nous n'y survivrons pas non plus : il y a si longtemps que tu es nôtre que peut-être que nous ne pouvons plus vivre sans toi.
Te tuer serait nous tuer car si toi tu as décidé de redevenir toi, nous, nous sommes encore nous avec toi y compris. S'il-te-plaît... tu vois à quelles extrémités tu nous conduit... reviens... et tout cela ne sera plus qu'un affreux cauchemar.

Bien sûr tu devras payer ta faute par le jeun et la loi du silence pendant douze mois. Mais tu sais que ce n'est que pour sauver les apparences, et tu ne seras plus seul, tu seras apaisé puisque le cercle sera reformé. De toute manière, tu n'as pas le choix... De quel droit pourrais tu prendre une décision qui nous concerne tous ? Nous ne comprenons pas ton entêtement à vouloir rester séparé, non vraiment qui souhaiterait une telle solitude ? as-tu déjà oublié la paix que nous avons si longtemps partagée ?

Tu veux rejoindre l'enfer alors que nous t'avons accueuilli au paradis... tu n'as donc pas de parole... scélérat !!! En vérité tu es maudit ! Et tu seras à jamais maudit, par la damnation que tu as toi-même attiré sur ta tête, alors même que nous t'avions offert l pardon pour tes crimes.

...

Et voilà, tu n'es plus. Tu aurais dû savoir à quel point c'est fragile, un miroir.


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Encore un texte écrit à quatre mains avec Sam. La première phrase n'a pas été écrite par nous, elle provient d'un texte que j'ai rencontré dans mes cours d'histoire, qui saura deviner lequel ?
Par Harmonie
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Mardi 16 juin 2009
Ce texte a été écrit en collaboration avec Sam, à raison d'une phrase chacun. C'était extrêmement intéressant comme procédé, chacun de nous ignorant où cela allait nous mener...

Chacun porte son propre regard sur les ombres du monde : certains y voient l'obscurité, d'autres la preuve de l'existence de la lumière. Mais la lumière parle à chacun de manière différente et peut être source de bien des conflits, tout comme l'obscurité d'ailleurs.

Mariamné s'efforçait de garder cela à l'esprit avant de s'adresser à Lukas. Il restait prostré dans un coin sombre de la pièce ; se balançant d'avant en arrière en chuchotant un charabia incompréhensible. Elle s'approcha doucement, sans mouvement brusque pour ne pas l'effrayer, et s'agenouilla à ses côtés, posant une main légère sur son épaule.
Lukas sursauta avant de reconnaître Mariamné mais il se demanda ce que celle-ci lui voulait. Quelque part, dans son esprit embrouillé par les transes, la réalité commençait à se frayer un chemin.
Il savait que cette fille était importante dans sa vie mais n'avait aucun souvenir de son prénom. Pourtant, il savait qu'elle en avait un : toute chose est nommée pour exister, et cette fille existait, c'était évident.
La danse de ses neurones reprit de plus belle et son mal de crâne devenait pire qu'insupportable.
Elle tentait de lui parler maintenant, mais c'était comme s'il était sous l'eau, il suivait les mouvements de ses lèvres avec fascination, mais aucun son ne lui parvenait.
Ces lèvres, il les connaissait et se souvenait les avoir embrassées plus d'une fois. Sa mémoire revenait par à-coups, il se souvenait d'un temps où il lui avait paru normal de l'embrasser, avant que ses visions ne le projette vers ailleurs, avant...
Aujourd'hui, elle n'était plus pour lui que la fille de Satan lui même : le désir et le péché personnifiés. Elle ne devait pas le toucher ! sa main n'aurait pas dû même l'effleurer ! s'il devenait impur les visions partiraient. Ses visions mais surtout les voix qui ne cessaient jamais de lui parler, l'empêchant de dormir ou de se concentrer sur quoi que ce soit...
Il ignorait pourquoi cela avait tant d'importance à ses yeux, alors même qu'il souffrait continuellement de leur présence, mais leur départ possible le rendait fou de terreur. C'était cette fille qui l'avait rendu malade, il en était sûr... Mais pourquoi donc avait-il cédé au désir charnel ? Qu'elle parte... Qu'elle disparaisse... Il le fallait.
Il n'avait pas besoin de connaître son nom : elle n'en avait plus, et ce qui n'est pas nommé n'existe pas ; ça n'a donc pas d'importance s'il disparaît...
Mais elle restait là avec son sourire maléfique, son pouvoir : cette douceur qui l'empéchait de réagir et de faire quoi que ce soit. La haine qui montait en lui ne faisait que rendre plus évidente son impuissance. Pourquoi sa pire ennemie avait autant de facilité et de puissance pour le déstabiliser d'un sourire ou d'une parole mielleuse ?
Mariamné vit la folie dans les yeux de Lukas et retira sa main.
Mais elle ne fut pas assez rapide et Lukas lui bondit dessus. En effet, la nuit était tombée...
Je n'ai pas le choix, songea Mariamné, je n'ai pas le choix, soyez témoins que je n'ai pas le choix. Sa dague se fraya un chemin dans le corps raidi.
Alors des éléments invisibles émanaient du corps de Lukas pour s'échapper dans l'air, celui-ci reprit sa respiration dans un cri de douleur et souffla avant de mourir à Mariamné : "Je t'aime !".
Mariamné se releva, le visage impassible.

L'amour et la mort seules projettent des ombres durables sur nos vies. Et si les ombres prouvent l'existence de la lumière, elles dénotent aussi l'obscurité...
Par Harmonie
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Jeudi 19 mars 2009
Suite du Rêve (après Les apparus dans mes chemins, Le choix du Rêve, Sacrifice et La Jetée). Ce texte est basé sur l'exercice 8 de la communauté écriture ludique. La première et la dernière phrases sont imposées.

Les yeux fixés sur l’écran ils regardèrent la machine démarrer dans un silence religieux. Et je n'ai pu retenir un sourire.
Ils ne m'ont pas vu, avec leurs regards hypnotisés. J'étais derrière eux, après tout.
Je n'avais jamais pris conscience - ou plutôt si, mais pas avec tant d'acuité - d'à quel point ils étaient semblables aux Extérieurs. Aucun d'eux ne l'aurait cru, ne l'aurait admis, mais à ce moment-là c'était visible. Ils étaient si hautains, si fiers, vaguement méprisants envers les Extérieurs, et pourtant presque identiques. Et d'un coup, j'ai repensé à Rania.

Elle me disait autrefois : "Loola, tu sais pourquoi j'aime accueillir les Extérieurs et qu'en même temps je déteste ça ? Parce que mon premier geste, quand j'entre dans une pièce sombre, c'est d'allumer la lumière. Tu te demandes le rapport ? Mais tu verrais les regards qu'ils te jettent alors, Loola ! Comme si je venais non pas d'appuyer sur un bouton, mais de leur donner la Lumière. Tout un condensé d'humanité dans leurs yeux alors. Des émotions plus fortes que ceux du Centre ne semblent en ressentir. Un regard... comme si j'étais une déesse, une prêtresse, quelque chose de sacré."
Elle se taisait alors, avant de rerprendre doucement :
"Cela flatte l'orgueil, tu sais Loola. Et tu es tenté de répondre que ce n'est rien, c'est juste que le centre dispose de groupes électrogènes. Et tu dis ça avec une nonchalance qui ne fait qu'accentuer leur respect ébahi. Parce que ces mots leur sont étrangers, et qu'ils ne font que renforcer le caractère magique de cette lumière soudaine."
Elle se taisait encore.
"Ce n'est pas bon tu sais. Ce n'est bon pour personne. Ni pour ceux qui croient avoir trouvé un être supérieur, un guide, un maître, quelqu'un à qui s'en remettre totalement, ni pour les autres qui en oublient d'être humbles. Ils oublient qu'humilité, humus et humain, c'est la même chose. Et qu'en se coupant de la Terre, en s'enfermant dans leur orgueil, ils ne sont plus dignes du noms qu'ils portent."
Puis elle regardait mon écran, elle fronçait les sourcils et disait que le codage ne se ferait pas sans moi. Mais elle ne me le dira jamais plus, elle est allongée sur un lit en attendant que le Rêve ne la détruise, en espérant qu'il lui rende cette Terre à laquelle elle a pourtant renoncé...
Soudain j'ai perdu mon sourire.

Les Extérieurs voient de la magie dans un interrupteur, mais d'une certaine façon, il en est de même pour tous ici. Ils savent, certes, mais ils ne comprennent pas. Ils appellent ça "science", mais ça leur reste étranger... Et ça ne m'a jamais paru aussi flagrant que devant cet écran.
Ils regardent les images enregistrées, tirées du rêve de Dérel, grâce à Stérya, comme si une révélation mystique allait leur parvenir par ce biais.

Soudain je comprends que c'est cela qui m'énerve dans le Rêve. La façon dont il structure nos espoirs. Le ton convaincu d'Eryothis quand il dit que le Rêve nous permettra de sauver le monde.
Sauver le monde...

Mais de quoi ? de qui ? Guérir d'un seul coup la Terre blessée ? Redevenir comme avant la Catastrophe ? Qui d'entre nous y croit, qui d'entre nous le souhaite ? Le Centre est un fossile du passé, une anomalie de l'Histoire, un amas de technologie dans un monde qui a oublié. Qui a changé.

Je ne crois pas que nous sauverons le monde.

Pas comme ça, en tout cas. Pas en accordant une foi aveugle à un truc bizarroïde qui tient finalement plus à une hallucination née de substances psychotropes. En fait je sais la principale différence entre les Extérieurs et nous : les premiers n'ont jamais entendu parler du Rêve, et qu'ils accordent donc foi à une lampe qui s'allume tandis que les seconds tentent de croire que le Rêve leur donnera une lumière qui durera même quand les lampes se seront éteintes.

Stérya s'est soudain tournée vers moi et m'a souri.
Je ne comprends pas cette fille. Son sourire ne monte jamais jusqu'à ses yeux. Moi, je n'y crois pas, mais je suis technicien. Le meilleur. Meilleur même que Rania, parce que Rania n'a pas su rester extérieure, et qu'elle menace de sombrer dans sa propre tête. Moi je suis bon parce que tout cela n'a finalement que peu d'importance à mes yeux. Mais Stérya...
Stérya fait partie des autres, de ceux qui savent et décident. Dérel disait "la stryge", et c'est sans doute lui qui avait raison. Elle a su tirer de lui jusqu'à la dernière goutte, toutes ces images qui défilent maintenant sous leurs regards fascinés. Mais quel est son but à elle, sa cause, son rêve ?

J'ai envie de les observer, Eryothis et elle. Envie de comprendre. De me mettre devant les caméras de sécurité, et de les espionner.
Son sourire s'élargit et devient un peu moqueur. Comme si elle m'entendait.
Je la salue sèchement avant de quitter la pièce.

J'ai erré dans les couloirs, les gens se sont écartés devant ma combinaison bleu pâle qui me désignait comme technicien. Et d'un coup je me suis dit que je n'avais jamais marché pieds nus sur la Terre, que je n'avais jamais dormi la tête sous le ciel, et j'ai envié les Extérieurs. J'ai pensé que Stérya tenait une rose  la main, et ce n'est qu'à ce moment-là que j'ai compris qu'elle avait dû sortir pour la cueillir.
Ce qui signifiait que Dehors, il y avait des roses.

Et j'ai songé qu'elle allait la donner à Eryothis, pas à moi. Alors je suis rentré dans la chambre de contrôle, et j'ai suivi celui-ci sur les écrans. Je l'ai vu discuter avec elle, j'ai vu la rose changer de main, et j'ai vu Stérya partir. Et je me suis dit que moi je ne l'aurais pas laissée s'en aller.
Mais il referma la porte derrière elle, posa la rose sur sa table de chevet, et alla s'asseoir devant son ordinateur.
Par Harmonie
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Samedi 31 janvier 2009
Je sais, cela fait très longtemps, mais voici un texte faisant partie du Cycle du Rêve (comme Les apparus dans mes chemins, Le choix du Rêve  et Sacrifice). Il a pour base l'exercice 59 de la communauté écriture ludique. Il s'agit d'écrire sur cette image de Sylvain Lagarde "the miracle was a fake".


Plus personne ne m'écoute jamais.
Enfin, jamais sérieusement. Plus personne ne me parle non plus d'ailleurs. Jamais autre chose que des "bonjours Rania", "bonne nuit Rania", "tu as faim Rania ?". Et cette manie de se servir de mon prénom comme d'une ponctuation. Comme si je risquais d'oublier qui je suis si cela ne m'était pas répété toutes les phrases.
Comme si je n'étais plus qu'une pauvre infirme, une attardée, et qu'il fallait prendre soin d'articuler soigneusement chaque syllabe en me regardant bien en face. Non, en fait, je crois qu'ils m'imaginent sourde.

Evidemment, ils n'ont pas entièrement tort. Je ne pourrais plus soutenir aujourd'hui une conversation d'un certain niveau. Moi qui étais la technicienne la plus experte de tout le Centre, aujourd'hui je ne trouverais pas même l'emplacement du bouton d'allumage des ordinateurs.
Il y a tellement de choses que j'ai oubliées.
J'ai oublié plus de choses que d'autres n'en ont appris durant toute leur vie.

Cela ne me rend pas triste. Il y a longtemps que je ne suis plus triste. Il fut un temps où j'aurais été triste. Un temps où j'étais la meilleure, et où j'en avais conscience. Ils disent que le Rêve m'a changée. Que c'était une erreur de me faire passer les tests. Que j'en savais trop, et que je ne pouvais m'abandonner. Mais c'est pour cela que je m'étais proposée. Du moins officiellement. Parce que j'avais travaillé sur le Rêve, que j'avais contribué à sa mise en place, que je savais tout de son fonctionnement. Enfin, tout ce que nous savions, c'est-à-dire finalement très peu. Parce que je ne vivais plus depuis longtemps que pour le Centre. parce que j'étais une technicienne, une de celles qui savaient, et non une réfugiée comme une autre, interchangeable, vivant dans la crainte que l'asile offert par le Centre ne cesse et que je ne me retrouve perdue à l'extérieur. Non, moi j'étais une experte. Formée à mon travail. Capable de gérer les machines, de tout gérer. Un esprit froid et méthodique.

J'ai dit que je devenais vieille. Que je n'étais plus aussi rapide qu'avant. Que mes doigts n'avaient plus la coordination d'autrefois. Qu'un jour viendrait où je serai plus un poids qu'une aide. Mais que j'étais encore solide, encore consciente, et que je devais passer les tests. Après tout, je connaissais si bien le Rêve. Sans doute que je saurais en sortir. Ils ont fini par accepter. Finalement c'était peut-être une bonne chose. Je pourrais détecter les dysfonctionnements, contrairement aux autres, qui en savaient trop peu pour faire la différence entre le normal et l'anormal. Ils ont cru mes mensonges.

Parce que c'était des mensonges. En vérité, c'est la lassitude qui m'a poussée au Rêve. J'ai passé ma vie à me battre pour qu'un jour ce monde redevienne vivable. J'ai passé ma vie dans une bulle, étrangère au monde que je voulais sauver. A finir par être agacée devant l'émerveillement des nouveaux arrivants du Centre quand ils voyaient une lampe s'allumer. À quoi bon leur dire que nous avions plusieurs groupes électrogènes indépendants, quand ils n'avaient aucune notion de l'électricité, et que ce mot même ne leur aurait rien dit ?

Puis j'ai rencontré Dérel. Je m'en souviens comme si cela venait de se passer. Son regard hagard, ses bras croisés, raidis. Il tremblait. Je lui ai dit de ne pas avoir peur, que désormais il était en sécurité. Et il a décroisé les bras pour déposer doucement sur le sol le corps d'une fillette. Je me souviens comme si cela venait de se passer de la tendre délicatesse de sa main sur la joue de l'enfant. De sa voix chantonnante, tout est fini Mara, tu es en sécurité. Et je n'ai pas eu le courage de dire que cela faisait quelques heures au moins que sa gamine était morte.

C'est là que j'ai décidé de devenir Rêveuse.
Parce que personne ne m'aimait suffisamment pour porter mon cadavre en espérant contre toute raison que je finirai par me réveiller. Parce que j'étais peut-être la meilleure, mais que je ne savais pas aimer comme Dérel aimait. J'ai voulu m'abandonner au Rêve, non pour sauver l'Humanité, mais pour me sauver, moi. Pour apprendre cette confiance totale, cette foi enfantine, pour m'émerveiller devant une lampe qui s'allume.

J'ai reçu les premières injections, j'ai réussi les tests. Mais mon esprit n'a pas accepté la balise. J'ai refusé la présence de Stérya. Pourtant, elle aussi est la meilleure. Formée pour. Capable de gérer toutes les machines, de rester calme en toutes circonstances. Et capble de s'accrocher à vous,  d'être un rappel de réalité au cœur du Rêve, de tirer jusqu'à la moindre parcelle de ce que vous pouvez donner, jusqu'à vous vider de votre sang.
Alors ils m'ont interdit de Rêver. Ils ont choisi Dérel et Alik, et moi, ils m'ont laissée dans cette chambre. Parce que bien sûr, maintenant, je ne suis plus la meilleure.

Et je reste allongée dans le lit, et j'écoute le bavardage futile de mes visiteurs. La femme d'Alik qui va accoucher, Dérel qui a plongé dans le Rêve, Loola qui parle des derniers ordinateurs, dans un langage que je ne comprends plus. Et puis parfois je demande "Parlez-moi de l'Extérieur". Mais la réponse est toujours "L'Extérieur, Rania ? Pourquoi, le Centre ne te plaît pas ? Ecoute, je suis ici maintenant, je ne veux plus en entendre parler. Parlons d'autre chose Rania, veux-tu ?".
Et moi je ne dis pas oui, mais je ne suis plus capable de soutenir une conversation et quand je reviens, le sujet est parti.

J'aime Stérya. Elle est la seule qui reste à mes côtés silencieusement. Sans rien me demander, et sans rien me donner. Pas d'effort à faire. Juste une présence silencieuse et muette.
J'ai dit "Parle-moi de l'Extérieur" et elle a dit "Quand il est mort, il pensait à Delphine". Et j'ai dit, je sais, et pourtant, je ne savais pas avant qu'elle le dise. Mais quand elle l'a dit, je me suis aperçue qu'en fait je le savais. Et elle a dit "ne pars pas tout de suite, Rania, j'aime être assise au bord de ta jetée". Et j'ai dit "je sais", mais en fait je ne savais pas.
Alors je reste là, à la frontière de mon propre esprit, et je regarde l'horizon se brouiller lentement en me demandant si je suis seule à voir que la jetée est vide.

Et un jour, quand j'en aurai assez d'être assise sagement au bord de mon esprit, j'entrerai dans le lac du Rêve, doucement, avec une tendre délicatesse.

Et je m'y noierai.



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Suite : Loola
Par Harmonie
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